Défi d’écriture #2 : les contributions

Le thème du Défi #2 : « Les trésors enfouis de la maison »

Appartement, studette, maison de village ou villa, le « chez soi » peut être aussi un souvenir, un désir, quelqu’un d’autre, sa famille… ou tout ça à la fois !

Il s’agissait de partager vos (re)trouvailles : avec un objet, une photo, un dessin d’enfant, un livre, la lettre d’un ami perdu, etc. Que retrouvez-vous dans la maison, sans l’avoir cherché, grâce à ce temps qui s’impose pour ne rien faire de précis ? Que fait surgir en vous cette découverte, quelle émotion ?

Avec un texte, prose, fragment, description ou poésie. Puis de dessiner ou photographier l’objet de ces retrouvailles (réelles ou fictives).

Nous remercions chaleureusement toutes les personnes qui nous ont transmis leur contribution !

Découvrez aussi les textes du défi d’écriture #1 – « Terre du futur ».

Pour participer au Défi #3, c’est par ici.

« Les trésors enfouis de la maison »

UN OUI POUR UN NOM

Écouter ce texte.

L’idée avait cheminé dans sa tête depuis quelque temps déjà. Mais ces jours-ci, allez savoir pourquoi, elle se faisait de plus en plus précise, pressée, pressante. Un peu comme on pose un doigt sur une carte, les yeux fermés. C’est là. C’est maintenant.

« Pourquoi tu portes pas le même nom que nous ? », me dit-elle. « Je voudrais qu’on s’appelle tous pareil. » « Tous », c’était son papa, Christian, son grand frère, Tom et moi, sa maman.

L’idée venait de cheminer dans ma tête de maman déjà mûre…

C’est vrai, à bien y réfléchir, une Gaulier contre trois Bullot, ça ne fait pas le poids dans la balance. Et puis, le concept même de la « famille », ce serait un ensemble de choses qui se ressemblent et se rassemblent. Prenons par exemple une famille de chaussettes. Les rayées avec les bariolées, les bicolores avec les bipolaires, les trouées avec les à jeter, les désunies, uniques à unir. « Unir », le mot avait fait tilt. Personnellement, je n’éprouvais ni gêne ni honte à appartenir à une famille à deux noms – un nom de famille initial, celui qu’on vous donne à la naissance, c’est l’endroit d’où l’on vient – mais Lison en avait émis le souhait – et le nom de famille qui vient après, c’est l’endroit où l’on va. Alors ? De toute façon, à la base, nous, les parents n’avions rien fait dans l’ordre. Nous sommes un peu beaucoup à la folie désordonnés. Désordo nés comme ça. Alors, vous comprenez, nous avons du mal à remettre les choses à leur place en leur temps. Cependant, nous avons notre petite mécanique intérieure. Ecoutez, donnez-vous la peine d’entrer, de vous asseoir, si vous trouvez une place. Là, bien au chaud. Un petit café ?

Dans « mariage », il y a « âge ». C’est pour cette raison-là que nous avons pris notre temps. Dans « mariage », il y a « mari » mais pas « femme ». Dommage. Ca, c’est pour la rime avec « mariage ». Mais, mieux encore : il y a « âme » et « aimer » dans « mariage ». Tiens ! ça tombe plutôt bien.

Dans Christian et Sabine, il y a tout un monde de rêves, d’images et d’images de rêve : Tom et Lison. D’abord, ensuite et sans fin. Nos êtres de chair, nos êtres les plus chers. Alors ? Alors, qu’auriez-vous dit à notre place ? Nous, on a dit oui ! Si vous ne me croyez pas, quatre témoins vous le diront aussi.

La rencontre entre le Bullot et la Gaulier fut tardive, je l’avoue. De cet amour a éclaté un premier fruit, d’une saveur et d’une douceur extrêmes. Le deuxième, aussi délicat et suave que le premier, ne tarda pas à sauver le précédent de sa solitude.

Quant au mariage – je trouve le mot désuet, mais non dénué de charme – pourquoi pas, après tout ? Si cétait la volonté de l’un de nous quatre.

Christian ne s’y opposa pas, à condition toutefois que ce ne soit qu’un mariage civil. Ou alors, à la limite, s’il devait y avoir un prêtre, que ce soit le Père Charles, parce que, précisément il ne ressemblait en rien à un prêtre, paraît-il. Bon. Mais pour cela, encore fallait-il qu’il acceptât de se déplacer jusqu’à la « Passerelle », l’endroit culte de l’enfance de Christian. « Pampelonne, le mot magique », pour ne pas dévoiler tout de suite le nom de son village, au bord du Viaur. Dans le Tarn – 81, pour les obsessionnels des chiffres de départements – Vous comprenez, pour un ancien petit pêcheur de rivière, encore faudrait-il que toutes les conditions soient réunies.

Hélas, Christian avait appris que le Père Charles avait déjà quitté ce monde. Une autre façon de vivre la passerelle, dans sa symbolique.

Le jour J arriva. Guy Malaterre, maire de Pampelonne, nous maria le 24 octobre 2011. Juste deux témoins pour chacun – je viens de vous le dire, ça fait quatre – , l’oeil vif et pétillant de Tom et les mots malicieux de Lison. Il n’en fallut pas plus.

Lison, pendant la cérémonie, plongea sa petite main, déjà experte en détermination, dans la poche de la veste de son papa et en sortit, à la grande surprise de tous, un petit anneau en papier blanc scotché, prêt à habiller un doigt nu, qu’elle avait confectionné de ses baguettes de fée follette. Elle y avait dessiné un petit point vert tendre. Si tendre. S’y étendre. C’est alors que Christian, sourire en parenthèse ouverte sur le haut, me passa l’anneau au doigt (lequel correspondait le plus aux mesures de l’anneau ? je ne saurais vous le dire), encouragé par les rires des habitants temporaires de la salle des mariages. Après le discours du maire, qui eut du mal à rendre celui-ci solennel, Lison nous lut sa charmante petite oeuvre. J’ai mis du temps avant de la retrouver parce que la mémoire m’avait encore joué un tour. Dans ce cas précis, je m’attendais à une écriture manuscrite. Voilà pourquoi. Tant pis. Tant mieux, les mots sont là avec deux délicieuses erreurs de frappe. Le papier bavard dit :

« MARIAGE

Papa et maman

vont se marier

Ca fait bizarre

Sabine Bullot

mais c’est la vie.

Vous croyez que

papa va offrir

une bague à

maman ?

Peut-être.

mais ça m’étonnerait…

j’espère qu’il y aura

des bonbons en apéritif. »

Le papier bavard a beau dire, et beau bavarder, moi, c’est la voix de Lison que j’entends couler dans mon oreille de maman. Elle me console de bien des tourments.

Le maire nous a confessé, quelques années plus tard, que c’était son plus beau mariage.

Je dois dire que pour moi aussi.

Ces jours-ci, confinement oblige, il fallait à tout prix que je retrouve ce petit anneau. Je me l’étais promis. Je l’avais déjà perdu une fois. Stop ! Alors, quelle ne fut pas ma joie quand je l’ai retrouvé, entre des poèmes et dessins de Lison et des bulletins de salaire à mon nom. De jeune fille ou d’épouse ? même pas regardé. Tel n’est pas là notre propos. Ca y est, je le tiens ! lui, lui seul, l’objet, le fameux objet de mon confinement. En fait, j’avais oublié que j’avais été organisée, dans une vie antérieure. Il était dans une enveloppe blanche et j’avais même écrit sur la partie destinataire : « Alliance mariage, cadeau Lison ». Si, si. Une écriture sèche et nerveuse, encre violette, aucun doute, je la reconnais, c’est la mienne.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, je revis, revois, ravie, ce petit clignement d’oeil de Lison, quelque neuf ans plus tard. Il vient tout juste de transpercer l’enveloppe et mordiller, une fois encore, mon coeur de maman amusée.

Sabine G.

Sabine G.

 

Écouter ce texte.

L’entends-tu cette mélodie ?

Non – Ce n’est qu’une goutte de pluie

Elle tape sur les carreaux et se multiplie

Glisse lentement et s’évapore dans l’oubli

             Laissant suspendu ce son délicieux

 

Vois-tu cet objet si précieux ?

Il semble briller dans les cieux

Symbolisant l’engagement capricieux

D’une marquise et de ses sujets envieux

             Laissant entrevoir cette étoffe rosée

 

La sens-tu virevolter en pirouettes ondulées ?

Des mouvements saccadés, sans cesse répétés

Epuisée, son reflet la laisse figée

Comme une toupie qui s’arrête de tourner

             Laissant son immobilité en apesanteur

 

Respires-tu dans cet air ; l’Heur ?

Des souvenirs poussiéreux, des effluves de couleurs,

Qui s’insinue en moi et embaume mon cœur

D’un délicieux fumet qui devient voyageur

             Laissant mon âme emprunter ce chemin

De la mémoire réveillée par un goût anodin

Une saveur ancestrale avec un bout de pain

Son moelleux et sa couleur châtain

Qui me ramène à elle ; à ces matins

 

Quand je l’ouvrais doucement

Sa ballerine tournoyait

Sur un rythme très lent

Où elle me dévoilait

Tour à tour ses trésors

D’argent, d’amour et d’or

 

Sandra et Calista R.

Sandra et Calista R.

 

 

Écouter ce texte.

Je t’ai retrouvé

Où? Sous un tas de chiffons

Au fond de mon grenier

Gisant sur la paillasse

Pour sûr, abandonné

Aux ombres, aux araignées.

 

Sur tes lames couché

Montrant tes calebasses

Tes lanières de cuir

A peine desserrées

Tu ne résonnes plus

L’Afrique est loin, hélas!

 

Qui frappait ta cadence?

Était-ce lors un griot

Mandingue ou Senoufo?

Qui menait donc la danse

En tapant sur tes bois?

Quelque sorcier douala

Masqué de haut en bas?

 

Mais sous ce haut plafond

Au milieu de haillons

Tu gis ainsi sans voix!

Des loirs autour de toi

Ont construit leur maison

Ignorant qu’autrefois

Des villages entiers

Dans un grand tourbillon

Jouaient du balafon.

Martine C.

Martine C. (Ornella)

 

A Amélie, mon amie, TOI que je n’ai jamais oubliée

Le souvenir des biscuits

Je me suis plantée devant le buffet 2 corps, installé au sous-sol faute d’avoir pu trouver une place aux étages supérieurs, aux étages de vie.

J’ai balayé des yeux la partie haute, grillagée, l’espace dédié aux choses dont on a perdu l’utilité. Les livres que l’on ne lit plus, les CD que l’on n’écoute plus, les DVD que l’on ne regarde plus. Dans le même temps, j’essayais de me souvenir de ces boîtes qui conservaient une correspondance passée. Peut-être n’étaient-elles même pas là. Peut-être étaient-elles reléguées dans un endroit encore plus lointain, de ceux que l’on ne découvre qu’à chaque changement de vie.

Le souvenir était flou, mais le grillage offrait une vue évidente sur les objets stockés. Elles sont apparues. Alors dans un halo de poussière, j’ai attrapé celle en métal doré, laissant de côté la boîte à chaussures en carton aux couleurs passées, blanche et verte, vestige de mes premières Van’s et le coffret tout en bois qui avait abrité avant d’être consommées, deux bouteilles d’un vin millésimé, cadeau de mariage.

Elle avait contenu tout un assortiment de biscuits Delacre, c’était un collector spécial fêtes de fin d’années, et dessus j’avais écrit avec soin au marqueur indélébile en lettres rouges « lettres mamy ». C’était bien ce que je cherchais, je m’apprêtais donc, à plonger en pleine nostalgie, dans mon enfance épistolaire avec cette grand-mère chérie, sans trop savoir au fond si j’en avais vraiment envie.

La boîte à souvenirs

Je soulève le couvercle. 30 ans qu’il n’avait pas été ouvert. J’y découvre un pêle-mêle de cartes postales et d’enveloppes. Plus d’une centaine de correspondances affichant à chaque fois une Marianne affublée d’un prix en francs, le sceau du lieu d’expédition et la date d’affranchissement.

J’envoie la main en commençant par la première enveloppe. Ce n’est pas une lettre de ma grand-mère. Je connais si bien son écriture. Les informations administratives de l’enveloppe sont encore lisibles : « Bordeaux / 15 h / 24-9-1990 ». Au dos de celle-ci, il est inscrit « lettre jetable » avec une hésitation sur le t, fallait-il le doubler… Le courrier est titré « Captain, Ô my Captain, salut à toi compagnon de déprime » et débute par une question « Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? ». Il est d’un ami, qui est toujours dans ma vie, compagnon de fortune ou d’infortune selon le regard qu’on porte, sur notre époque lycéenne, on a 20 ans exactement. Les lignes d’écriture s’étalent en labyrinthe, 3 pages pleines d’un labyrinthe à donner le tournis.

A un moment d’ailleurs, à l’approche du centre de la page, dans un virage à 90°, je lis « Je vois bien que ce labyrinthe t’énerve ». A l’évidence ! Mais je m’accroche et je poursuis. Une écriture au fil de l’eau, telle une impro. Il y est question des relations conflictuelles avec les parents, de l’avenir – on le destinait à un « vrai » métier lui se rêvait « interpréteur de choses », de notre cher professeur-acteur, Monsieur Desgrottes, qui le sollicitait pour faire Hippolyte, nous étudions Phèdre, alors que lui voulait lire tout bas de peur d’avoir la voix qui déraille, de ses incapacités à communiquer au bon moment et aussi du petit prince plongé dans une grande mélancolie après avoir visité la planète habitée par un buveur. On palpe le tourment de la fin de l’adolescence. C’est drôle et absurde à la fois. Toutes ces questions qui font le pont entre l’enfance et le monde adulte.

Je continue mes investigations. Il est maintenant clair que ces courriers ciblent mes 17-20 ans. J’en ai 49, et je n’aurai su dire avant d’ouvrir cette boîte de ma vie, quel goût précisément elle avait eu, si j’avais dû la qualifier un mot. C’est la mode aujourd’hui, il faut toujours tout résumer en un mot. Et peut-être si, sens, la quête d’un sens à notre vie. Ce qui d’ailleurs n’a pas vraiment changé. Certaines étagères ont été remplies, mais les autres ?

Cette période était aussi celle des rencontres passagères et de la drague à ciel ouvert. Et dans les drôleries de mon périple, je ris devant une pépite d’une personne que je ne connais pas (plus), un certain Alexandre Pelissier demeurant 20, rue Lacépède, 75005 Paris. Sa carte postale dit ceci : « Salut la grande tigresse ! Alors tu en as croqué combien cet été sur les plages d’Espagne ? 3, 5, 12 ? Je passe mes vacances à l’île de Ré. Les rétoises craignent un peu, elles sentent le poisson ! Bon j’arrête de déconner. Je cuis, il fait une chaleur étouffante, enfin comme çà je dégivre. Au fait, j’attends toujours les horaires d’ouverture de ta boutique. Grosses bises. Signé : – 30° ».

Et la correspondance de la famille, de quoi parlions-nous, comment nous exprimions-nous, quelles étaient exactement nos relations, entre les lignes des dits et des non-dits ? Je tombe sur une lettre de mon frère Xavier. Je n’avais aucun souvenir qu’il m’ait écrit un jour.

Je me suis tellement bien entendue et aussi tellement mal entendue avec lui, pour finir aujourd’hui dans un no man’s land. Son écriture hâchée égrène une somme de détails tout à la fois insignifiants et surprenants, témoignant de sa difficulté à s’exprimer sur l’essentiel, et éloquents sur les importances que l’on accordait à cet âge. Ainsi toute personne rencontrée se voit attribuer un entre parenthèse indiquant la classe et la filière : Marianne (Terminale C), Adrien (1ère G), Vanessa (seconde). Elles font également à chaque fois l’objet d’une appréciation valorisante : charmante, dynamique, sympa, gentille…

Il est en vacances avec nos parents et notre frère, son jumeau. Sur la feuille, il occupe les ¾ de l’espace, laissant très peu de place aux autres pour s’exprimer. Au détour d’un paragraphe il est écrit : « Je dors avec Thomas qui ronfle énormément, prend toute la place dans le lit et tire toute la couverture. Les nuits sont agitées ». Thomas, après quelques lignes polies de mon père et de ma mère, a aligné quelques mots dans l’espace restant : « Hulk, Xavier t’a tout écrit, je pense, je n’ai donc rien à rajouter. Grosses bises ». Et Xavier de ponctuer sa liste de gens et d’activités par un ENORME : « Je t’embrasse très fort, ton Xavier (souligné 2 fois, ton Xavier) ». C’est drôle dans une seule lettre, si ancienne, de voir tout ce que l’on savait déjà, à moins que je ne sois incapable d’y mettre un autre prisme.

Et le courrier du cœur, incroyable. Je découvre une enveloppe d’Emmanuel F., 38 passage du Désir, 75010 Paris. J’exhume une lettre à moitié déchirée. Elle est dactylographiée, non signée, mais m’est bien adressée. Le pauvre se navre de « notre relation se trouvant dans une phase de dégradation lente et progressive, nécessitant une petite mise au point ».

Et pour se faire, il va reproduire quelques lignes d’un livre d’astrologie « afin de m’aider à expliquer mes sentiments ». Il est écrit qu’il attend une réaction de ma part. Je suis presque certaine de ne lui avoir jamais répondu. Trop torturé pour moi ce garçon, et 30 ans plus tard, je l’ai encore survolée avec désinvolture…

Je préfère la petite carte plus légère « Crac Crac » de mon prof de tennis de l’époque avec lequel j’avais vite-fait flirté, entre 2 échanges de balle, qui dit ceci : « Bon anniversaire à toi qui reste placée N°1 au top 50 de mes amours. A 1 an de ta majorité, il faut profiter un max des beaux jours. Surtout ne sois pas sage mais reste aussi mignonne. Moi t’embrasse très fort ». N° 1 quand même…

Et puis, et puis, ce qui est certainement le plus notable dans cette tranche de vie, ce sont ces amitiés féminines puissantes, intenses à tendance dévorante aussi. Tout un tas de lettres et de cartes, brèves ou détaillées, qui témoignent de notre attachement, notre amour, nos liens « à la vie, à la mort », sur fond de résultats au bac, de rêves et de projets, d’histoires de mecs qui nous prennent trop souvent pour des connes. Heureusement nous sommes ensemble, tous ces mecs qui ne nous méritent pas on s’en fout, après tout hein, on peut très bien s’en passer. Nous nous suffisons à nous. Je ne suis pas certaine que sur ce dernier point, nous ayons formidablement évolué. Nous les cherchons toujours, tout en les redoutant un peu.

Enfin je me suis arrêtée sur les messages d’Amélie, ma Meilleure amie (seule fois je crois avoir donné cette qualification pour une amie) de 6 à 20 ans. Des rires fous et des pleurs, des hauts et des bas, des séparations et des retrouvailles, et au bout la rupture. Si proches et tant de reproches…

Alors parce que la découverte de ces trésors enfouis de ma maison, m’a fait défiler toute ma dernière phase adolescente et que j’en ai ressenti quelque chose de doux et de bon, j’ai photographié la correspondance d’Amélie – il était souvent écrit en guise de conclusion « je t’aime et t’aimerai toujours ». Je lui ai envoyé via Messenger. Sans établir aucun contact en 30 ans, j’avais toujours gardé un œil sur elle. Elle m’a répondu immédiatement favorablement. Nous devons nous revoir.

Des souvenirs dans une boîte

J’ai refermé la boîte de mes correspondances, je l’ai replacée dans l’étagère du haut du buffet à 2 corps, installé au sous-sol faute de n’avoir pu trouver place ailleurs. En poussant la porte grillagée qui offre une vue évidente sur les objets entreposés, j’ai pensé à 2 choses. La première était que je n’avais pas relu les lettres de ma grand-mère. La deuxième concernait Amélie, ma meilleure amie. Un jour nous avons été amies, sincèrement, intensément. Jusqu’à ce moment où j’ai senti que je devais rompre pour ne pas me perdre ou encore perdre le sens de l’amitié. Devais-je rester sur mes souvenirs…

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Armelle L.

 

L’éventail

Avec mes trois enfants, j’ai déménagé à plusieurs reprises.

Quittant une grande ville pour m’installer à chaque fois en campagne. Petites maisons de village aux ruelles si calmes que mes petits pouvaient jouer à la terre, au ballon sans être inquiétés par le passage d’une auto. Les cartons n’étaient jamais complètement vidés; nous nous installions tout simplement avec le nécessaire.

Lors de notre dernier déménagement, il y a 10 ans, je décidais cette fois de tout ranger, ayant suffisamment de place et de placards.

Dans un grand mouchoir brodé, quelle ne fût ma surprise en découvrant un éventail. Fragile, je le pris délicatement et l’ouvrais en le dépliant. Une merveille…

En soie et en ivoire, un dessin apparût: une belle jeune femme, peut être issue de la noblesse, vêtue d’une large robe bouffante rouge et blanche, une bordure allant jusqu’au sol. Elle était assise sur un banc et conversait avec un jeune paysan.

Peut être lui faisait il la cour ou discutaient ils de la pluie et du beau temps?!. Le décor autour d’eux: une nature d’Automne, des feuilles cuivrées, un arbre dénudé. Au bout de l’éventail, un pompon.

Il était à ma grand mère qui m’en a parlé souvent et qui me l’avait donné. Je l’avais oublié et je le retrouve…Je suis si émue, je me souviens alors…cet éventail a une histoire, loin des histoires modernes de notre époque.

Les parents de ma mamie, Anne- Marie, l’emmenaient quelques fois au bal. Une grande salle aux lustres dégoulinant de perles, des fauteuils de velours rouges.

Toutes les jeunes filles attendaient  » sagement », assises, un carnet de bal dans la main. Sur ce carnet, le nom des hommes notés par son père, qui pouvaient l’inviter à danser!..

Des manières tellement lointaines pour nous et même totalement inconnues. Certes rigides.

Anne- Marie n’a pas son mot à dire; elle est là, silencieuse et soumise avec son éventail dans la main…

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Florence B.

 

C’est bien connu, on ne peut pas s’y opposer, mais les trésors sont bien mieux gardés dans des boites. Grandes, petites, décorées ou non, on peut facilement les cacher dans les coins les plus sombres à l’abri des regards. Ce n’est pas Pandore qui nous dira le contraire. Nous poursuivons le mythe comme une tradition. Nous cachons nos trésors dans des boites comme le plus pur des secrets. Je le fais, moi aussi. Depuis longtemps déjà.

Quand mes grands-parents sont décédés, leur appartement devait être vidé. J’avais douze ans. Revenir dans leur petit appartement en plein milieu de Paris me brisait le cœur. Ne plus entendre leurs voix et ne plus sentir leurs bras m’enlacer le corps, tout cela me rendait mélancolique. Je m’attendais toujours à les voir lorsque mon père ouvrait la porte, mais le silence et le vide dans l’entrée me faisait revenir à la réalité. Cela nous avait pris beaucoup de temps pour vider l’appartement. Notamment à cause des papiers à remplir et les affaires à jeter et à garder. Les placards n’avaient plus les échappes en tissus d’Hermès. Les tables n’avaient plus les médicaments. Les chemises de mon grand-père avaient été tombées dans l’oubli. Ma mère m’a demandé d’aller dans la pièce du fond. C’était là où il y avait le lit pliant que mes grands-parents préparaient quand je venais dormir chez eux. Leur chambre était juste avant la pièce du fond.

Ce n’était pas une très grande pièce. La petite télé ne marchait plus. Le lecteur de disques était énorme. Les airs d’opéras que j’avais écoutés si souvent étaient toujours à leur place. Il y avait des cristaux et une rose des sables sur les étagères. Des livres d’arts, incitant au voyage, que je lisais toute seule lorsque le déjeuner était terminé et qu’ils restaient tous les quatre à discuter autour d’un café. Cette pièce était coupée du monde. Avec ses grandes fenêtres qui n’avaient que des appartements et du ciel blanc pour seule vue. Je m’étais assise sur le lit pliant qui s’était transformé en canapé. Je regardais la table à repasser et je revoyais ma grand-mère repasser sur ses chemises et les pantalons de grand-père. Comme je l’avais dit, vider l’appartement de mes grands-parents avait été très dur.

Ma mère était surprise de me trouver là, assise sur le canapé, elle n’avait plus la force de s’énerver et elle me demanda de l’aider. Elle déplia un petit escabeau pour atteindre les placards d’en haut. Ces placards au plafond, je me demandais toujours ce qu’il y avait dedans. J’avais peur, pendant la nuit, qu’un monstre ne surgisse de ces placards et ne vienne m’enlever. Mais le chat, qu’on appelait Zizou, venait se coller contre moi et sa seule présence à mes côtés faisait disparaitre les cauchemars. Ce pauvre chat est mort bien avant mes grands-parents. Après tout, il était vieux lui aussi.

Ma mère monta et elle ouvrit les placards. Mon rôle était de récupérer les affaires d’en bas. Lorsque le placard fut vide, nous regardions nos trouvailles. Des livres, des albums photos et une boite à chaussures. Je m’en souvenais de cette boite. Ma grand-mère la descendait et elle me montrait les photos des grands caniches noirs qu’elle avait quand elle était plus jeune. Je n’osais pas l’ouvrir. Cette boite de chaussures était la boite de Pandore. Puis, il me fallait libérer la peine et je l’ai ouverte. Une explosion de noir et de blanc m’accueillait dans des histoires figées à jamais. Je pressais une photo entre mes mains. C’était une petite fille sur la plage. Elle avait les cheveux bouclés comme les miens. Sous son pied gauche se trouvait une balle. Elle était habillée d’une jupe et d’un t-shirt. Elle se tenait droite sur une sorte de sculpture rectangulaire. Sa main droite posée contre sa taille. Elle ne souriait pas, comme si elle avait été grondée. Son regard me perçait comme la pointe d’une flèche transperçant sa cible. Elle me rappelait quelqu’un, mais qui ? J’avais beau réfléchir, rien n’y paraissait. J’ai retourné la photo, espérant y trouver un nom ou une date, mais il n’y avait que le numéro d’impression. J’ai montré la photo à ma mère, elle ne savait pas non plus qui était cette petite fille qui me ressemblait.

C’est alors que j’eus l’idée de montrer la photo à mon père. J’ai marché sur le plancher grinçant jusqu’au salon lumineux où se trouvait mon père. Il était en train de regarder des vieux papiers. Il a pris délicatement la photo entre ses doigts boudinés et en réajustant ses lunettes. Il eut un sourire étrange entre ses lèvres. Ce n’était ni de la joie, ni de la tristesse, même aujourd’hui, je ne sais pas ce que voulait dire ce sourire. A ses yeux, il connaissait la petite fille et il m’a demandé : « Tu ne sais pas qui c’est ? ». J’ai tourné la tête de gauche à droite. Ma mère m’avait suivie pour connaitre aussi la réponse : « C’est moi ? ai-je dit », « Non, c’est mamie ». Ma mère fut étonnée de savoir que c’était ma grand-mère sur cette photo. J’étais beaucoup plus étonnée qu’elle ne l’était à ce moment-là. Puis, ma mère a regardé mes cheveux tous frisés comme ma grand-mère sur la photo et elle a dit : « Au moins, on sait de qui elle a hérité cette tignasse ». Il faut dire que la famille de ma mère avait les cheveux lisses, tandis que celle de mon père avait les cheveux frisés.

Soudain, tandis que mes parents avaient trouvé la boite à bijoux, je me suis mise à regretter. Oui, je regrette encore de ne pas avoir été plus curieuse avec mes grands-parents. Je n’ai pas pu leur demander s’ils avaient de la famille, à quoi ils ressemblaient quand ils étaient jeunes, comment s’appelaient les caniches, où avaient-ils voyagé… A mesure que je découvrais les photos dans la boite à chaussures, les réponses étaient souvent claires et souvent floues. C’est aussi dans la boite que j’ai découvert mon arrière-grand-mère et mon arrière-grand-père. Ils étaient très beaux tous les deux. Elle en robe, cheveux courts, lèvres douces et regard tendre. Lui en costard de jour, cheveux ramenés en arrière, bouche souriante et des yeux rêveurs. Ils adoraient le théâtre, ce pourquoi on retrouvait l’arrière-grand-mère habillée comme un aristocrate du 18ème siècle et l’arrière-grand-père en bas d’un escalier avant de partir jouer une pièce de Molière.

J’ai gardé les photos, souvent accrochées dans ma chambre comme des œuvres d’art ou cachées dans leur album. Les trésors sont inavouables parce qu’ils nous sont chers. Les boites où nous les cachons hors de la portée des regards, sont notre cœur. Ils reflètent notre sensibilité et notre regard sur la beauté. J’ai une boite à trésors aussi. Dedans, il y a un sablier, un jeu de cartes, des bibelots enfantins, des figurines d’animaux, des coquillages, des pierres précieuses, une statuette en argent de la Vierge Marie, des croix que j’ai ramenées de Rome, des photos et des images que j’ai découpées dans des magazines. Ça me rassure d’avoir une boite à trésors rien que pour moi. Ainsi, je chéris les petites choses qui semblent insignifiantes, mais qui sont si importantes pour moi. C’est probablement ce que tout le monde pense de sa boite à trésors, ils savent ce qu’elle représente et ils sont les seuls à savoir aussi où elle se cache. Nos trésors nous plongent dans des mémoires silencieuses mais qui, dans notre tête et dans notre cœur, nous parlent et nous racontent de vieilles histoires oubliées par le temps et la poussière.

Camille V.